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À Saint Peter-Ording

D’emblée, Kenneth Alfred replace son intérêt pour la gravure au cœur de son parcours de peintre.
« Avant l’estampe, il y a toujours eu la peinture. Je n’aborde pas la gravure autrement que comme un peintre. Adolescent, mon maître m’a fait connaître les aquarelles de Winslow Homer. Les paysagistes anglais comme Constable ont beaucoup compté pour moi, de même qu’est indéniable ma fascination pour les dernières œuvres sur papier de Turner.» Ce qui l’intéresse en tant que peintre, dans ses œuvres récentes, c’est de venir, revenir, repartir, de s’éloigner, puis de retourner vers le paysage. Observant quelques champs blonds de Ruisdael, sous le ciel clair et chargé des Flandres, l’artiste s’amuse à imaginer quelque chose qui se passerait au cœur des nuages. Et si on plaçait un seau sous la peinture en attendant qu’il se mette à pleuvoir et que les nuages gris déversent toute leur eau peinte ? Kenneth Alfred a renoué avec cette relation affective et amusée au paysage, en Allemagne entre 2000 et 2002, réalisant des centaines de petites gouaches et d’aquarelles, inspirées par
ses promenades hivernales à Saint Peter-Ording, lieu singulier où se fondent le ciel et la terre, lieu indécis où pourraient flotter des anges, comme sur certains tableaux baroques. « Ce qui m’intéressait alors, c’était de décrire l’émotion suscitée par une zone où il n’y a plus rien du tout. On va vers la mer et on n’y arrive jamais (impression que donnent certaines plages dans le nord de la France). L’horizon ferme un espace et plus on avance, moins on arrive. C’est le moment où l’on marche et où l’on ne voit plus la différence entre le ciel et la terre, tous deux confondus, instant qui rend la vision étrange. L’on ne sait plus qui l’on est. » Ce paysage de
no man’s land, ces lieux vides « sont de bons endroits pour l’inspiration » et pour retrouver la peinture avec
sa goutte qui coule, son fondu bleuté et sa ligne d’horizon si nette, au cœur de tant d’imprécision pourtant...

Les carnets de croquis d’alors sont devenus de la peinture sur toile, s’acceptant comme telle, tant il est difficile à notre époque de dessiner sa voie dans tous les pas tracés par ceux qu’on a aimés et de trouver à peindre encore et encore, en se découvrant soi-même. «L’incertitude était tellement aiguë auparavant que je ne voulais pas montrer cette peinture. Je commence à tracer ma voie, à trouver mon langage, à endosser un vêtement à moi », dit Kenneth  Alfred, propos qui amène à sourire et  on en vient à l’imaginer se lovant dans la toile de lin, comme  blotti dans un pur vêtement. Le vêtement est de même taille que celui que portent les gravures ou presque, approchant le carré. Ce format imposé a tout de la rigueur du sonnet que les poètes ont inventé, heureux de découvrir dans la contrainte toutes les libertés possibles. Il fallait « penser l’idée jusqu’à l’épuisement. Quand je suis parvenu à résoudre l’idée d’une certaine manière, je passe à autre chose.
Avec un format imposé, il m’est loisible de me confronter aux problèmes que pose ce même format, d’aller jusqu’au bout. » Le travail de ce peintre graveur le conduit à constituer des séries de questionnement. Le sens de la « Série » vient de là, de ce désir d’aller jusqu’au bout d’un cheminement qui permette de tenter toutes sortes d’expérimentations sur un format identique.

L’aventure consiste alors à jongler avec les postures, les figures. En commençant plusieurs peintures à la fois, l’ensemble se forme peu à peu. C’est alors une « famille » qui se fonde, « comme un roman où s’écriraient plusieurs pages à la fois, une histoire faite de fragments qui raconterait peut-être toujours la même histoire. Ou une autre ? Ces fragments disent d’infimes parties du réel et l’impossibilité de le connaître vraiment, dans sa totalité. « C’est comme dans un concert symphonique, lorsque le spectateur attend ce qui va se passer. Les musiciens s’accordent. Sortent des sons discordants. Puis il y a un silence terrible, presque mortel. Entre en scène le chef d’orchestre et les musiciens commencent à jouer un air, cet air-là. » Et Kenneth Alfred d’évoquer l’œuvre intitulée par Deacon : « What could make me feel this way ? ». C’est l’émotion qui l’intéresse. “La Mise au tombeau de Caravage nous trouble même  si on n’est pas croyant. Une émotion particulière, presque de l’extase religieuse, nous vient aussi quand on écoute certaines œuvres de Bach. »

Extrait de texte de Laurence Boitel paru dans Un Parfum de Dessin
Catalogue d’exposition, Ateliers 2, Villeneuve d’Ascq, 2006

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